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Écrire à Muret avec le Prix du Jeune Écrivain

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Écrire à Muret avec le Prix du Jeune Écrivain
  • Venez découvrir les textes écrits par les stagiaires et les écrivains des Ateliers d’Écriture du Prix du Jeune Écrivain, ainsi que divers témoignages et autres contributions littéraires. Crédit photos : Guy Bernot
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5 octobre 2016

Lucile Collin

DSC_6081 Lucille Collin

Réminiscences

 

J'aime à la fureur les choses où le son se mêle à la lumière

For the Devil is pure unadulterated light.

 

Et dans la nuit la plus longue s'élèvent des chants enflammés.

On peut y entendre le loup et le renard chanter.

Nous avons tous notre propre folie,

La mienne est de courir inlassablement dans la pénombre.

Sous les branches fripées monte le son des lyres, allons :

 

The forest is lovely dark and deep

But I have a promise to keep

And miles to go before I sleep

And miles to go before I sleep

 

Pourtant, que la montagne est belle,

Comme le sont l'eau, la nuit, le silence, les nuages et le ciel.

 

Premier jet

 

Une maison de grès grise

Et la montée d'un escalier de bois

Une image si précise,

Appartient-elle à deux souvenirs à la fois ?

 

La voie du Nord

 

J'ai perdu trois kilos en rentrant de voyage

La ville m'est devenu trop petite,

la foule trop grande.

 

Ma bunad de laine rouge, costume de la ville pastorale

Dans la grise jungle urbaine

m'étouffe.

Moi qui ai oublié comment me coucher avec le soleil

Je dois ré-apprendre à brouiller les aubes et les aurores.

Mes idées sont trilingues mais je ne sais plus prononcer les [D]

Je sais encore dire ”merci”, mais plus ”s'il vous plaît”.

J'ai remplacé dans mon régime le maternel gigot

Par l'eau pure du Sogn et l'air bleu d'Hardanger.

 

En Norvège j'ai laissé trois kilos

Maintenant, je connais le poids de mon cœur.

Konkylie

 

Du byggjer di sjel hus

Og du skrid stolt

i stjerneljoset

med huset på ryggen

liksom sniglen.

Ottast du fåre,

kryp du inn i huset

og er trygg

bak hardt

skal.

 

Og når du ikkje er meir,

skal huset

stå att

og vitna

um di sjels venleik.

Og di einsemds hav

skal susa

der.                                         Olav H. Hauge

 

 

Coquillage

 

Tu as bâti pour ton âme

une maison

et tu avances fier

dans le firmament

ta maison sur le dos

tel l'escargot.

Sentant le danger,

tu t'y blottis

en sûreté

sous la dure

coquille.

 

Et lorsque tu ne seras plus,

cette maison

restera

un témoin

de la beauté de ton âme.

Et l'océan de ta solitude

y chantera

là.

                        Traduction Lucile Collin

 

Sognsvann

 

Une forêt peinte à l'huile

posée sur le lac brisé

Frissonne

 

Le temps sombre approche

Pourtant, d'ici la ville

Rayonne

 

Comme Nora, je veux danser

La tarantelle

Mes talons plantés dans la glace

Et casser le printemps

 

 

Photos de famille

 

Dans ton appartement, dans cet appartement où tu vis, cuisines, travailles et fais l'amour, il y a autant de photos de toi que de moi. Sommes-nous ensemble ne serait-ce que sur l'une d'entre elles ?

Dans cet appartement où moi aussi j'ai dormi, cuisiné et travaillé, je me sens comme une pièce rapportée, comme un meuble au garage.

 

Je suis dans ta vie comme sur mes photos : seule dos au mur.

 

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5 octobre 2016

Yassin Ben Moumène

DSC_6065 Yassin Ben Moumene

Ginsberg, « poète et

Boddhisattva beat »,

poésie en mouvement continu,

âmes

sœurs ?

 

Jules Verne,

voyages

au centre de la terre

à la poursuite du rayon vert

mystères

 

Gibran, Le prophète,

première lecture

              sensible,

premier déchiffrage

                   du monde vivant,

dans ma coquille,

échos clairs

 

Paulo Coelho, L’alchimiste,

conte

initiatique,

intramorphose,

vision du papillon en son cocon,

trésor caché

à côté

 

Rumi, où l’ai-je lu ? Je ne sais plus.

j’ai dit à mon père

« de ça je me sens proche »

mon père qui sourit

 

Zweig,

pourquoi le suicide ?

comprendre comme lui

mais pas mourir.

 

Emily Dickinson,

l’abeille, la fleur et elle

 

Le club des 5 et la bibliothèque verte,

aventures

au coin du lit

 

Nils Holgersson,

« tu es si petit, c’est si grand le monde, ce soir reste auprès de moi  /

rêves d’aventures à la télé et lit des bandes dessinées »,

Mélancolie

 

Caroll Lewis, Alice au pays des merveilles,

Chat de Chester, sourire malice

moment où l’on passe

de l’autre côté du miroir

de l’apparence à l’essence

création

 

Rudyard Kipling, le livre de la jungle,

Mowgli et Shere-khan

dans l’été marocain

 

Joseph Kessel

Empathie pour le petit âne blanc

 

Ratatata,

aventure d’un petit hamster échappé dans la nature,

première incursion dans un monde inconnu et merveilleux

 

Aventures d’enfants sur une île,

nom du livre oublié

 

Tolkien, le seigneur des anneaux,

langues

et mondes

imaginaires

matérialisés

arbres et nature en révolte,

elfes

royaume de l’enfance

qu’on aimerait retenir… mais qui part

 

Saul Williams, Amethyst Rockstar,

poésie, rythme, couleurs,

projeté sur l’écran du cosmos

 

Rémi sans famille,

Surprise,

enfant,

de suivre une histoire triste

Attente d’un bonheur

Devant la télé

 

Adonis

« Assis sur mon trône, je tisse mon linceul

Quand je fatigue, je chemine »

Méditation

 

L’albatros de Beaudelaire

ce géant, maladroit à terre

Agiter mes moignons

pour voir où ils me mènent

 

Walt Whitman, feuilles d’herbes

« Je chante le Moi »

le Souffle des grand’routes, la liberté du souffle

 

Harry Potter, le prisonnier d’Azkaban,

lecture partagée avec ma fille,

plaisir partagé, enfin,

vu alors, enfant,

quel sentiment de solitude !

 

François Cheng, le vide et le plein,

poésie, calligraphie, peinture

Le dit et le silence

 

« Lis » mot écrit dans le Coran,

injonction à la connaissance,

perpétuel apprentissage

5 octobre 2016

Ginette Cruz

DSC_6076 Ginette Cruz

Un poème...un poème

chaque être est un poème

mais comment le prendre

par quel bout

quel chemin emprunter

éviter les sens interdits

approcher sans blesser

je passais par hasard

un peu de temps libre

que fais-tu aujourd'hui

je vais me promener

tu m'accompagnes

pas le temps trop occupée

le poème est maussade

on repassera demain

tant pis pour lui

j'aurais pu l'inviter à voir les

écureuils la rivière pourquoi pas

grimper aux arbres

un pont ...un pont pour quelque part

c'est là qu'est le poème

une passerelle pour un autre monde

une autre vie d'autres parfums d'autres couleurs

combien de passerelles

suis un peu fatiguée

c'est loin ? Jouer au cerceau sauter à la corde se tirer les cheveux

le poème ne vient pas il se fait attendre

victime d'un chaud froid

 

 

Travailler

Travailler mais je suis à la retraite

Faut pas pousser mémé dans les orties

c'est l'heure de la sieste

à part ça : 

le chat a fait pipi sur le tapis

je l'ai laissé seul, il s'est vengé.

La course au temps qui passe s'est arrêtée

les coureurs en grève

ont décidé de bloquer le temps

les avions sont collés au sol

les trains ne partent plus.

Un jours de gagné pour la planète,

pour les remercier

elle leur a accordé un jour de RTT

les patrons en colère

ont décidé de faire la fête

Bijoux robe du soir smoking champagne

les daltons se sont invités

ils ont tout raflé

et tout est à recommencer

plus de RTT des heures supplémentaires pas payées

la grogne, les regards fielleux, les petits coups bas

et on n'en finira jamais

 

Pas à Pas

Petit à petit pas à pas

Je marche vers mon trépas,

Un pas en avant, un pas en arrière,

Deux pas en avant, un pas en arrière.

Trois petits pas tout doucement :

Je ne sais plus où ils vont.

Trois petits pas et puis s’en vont,

Marcher et se perdre

Dans le bleu infini

Dans l’azur ; et puis c’est fini.

5 octobre 2016

Luc Latapie

DSC_5231 Luc Latapie Barbes

Les particules élémentaires

 

Bruno tes amours mal formés

Laissaient un flou sur la conduite de cette vie

 

Tu étais une envie

Continuée dans chaque chose

 

Combien de chair acheminée jusqu'à tes yeux ?

 

Le cœur que l'on avait fixé à ton insu

Battait comme une mécanique cruelle

Infaillible dans l'art de souffrir

 

Une mémoire prononçait

Tes blessures à voix intelligible

 

Ton vœu parmi la foule

Gardait sa marche secrète

 

Rivière au monde

Dans lequel demeurait ta barge arrêtée

 

Où nous allions

 

J'ai laissé dans ma marche un peu des longues routes

Qui emprunte aux cieux le silence des voutes,

J'ai aperçu au sol les lignes de ma maintenant

Et l'astre maintenant, émonde mon chemin.

 

La Terre est parcourue de trop peu de sillons

Pour suffire à ces cœurs lassés de nos maisons,

Et qui voient en l'ailleurs ce fameux port d'attache

Où l'âme de l'ennui à jamais se détache.

 

Il est de tous les pas, plus doux qu'une prière,

Celui qui s'en allant n'a plus soin de l'arrière :

Peu importe où la nuit reflète son soulier,

Pour espérer Ici, il n'est qu'un mot : « Aller ».

 

Le corps des sentiers

 

Nous n'aurons de passage

Que les yeux dans nos corps,

Les lignes dans nos sangs

 

Nos pas accoucheront de montagnes sans nom

 

Nous apprendrons aux herbes à guetter

5 octobre 2016

Manteau d’Arlequin - Gérard Fiorenzo

DSC_6063 Gerard Fiorenzo

Dans ma tête, un manège tourne, grince, chante :

Mots, phrases, couleurs, parfums

Barbe à papa, Mickey pompon

 

De l’abyssal


Pensées de mes lointains aïeux

En chevaux de bois

Fiers, gais, tristes

Usés par le temps

Mais toujours là.

Fière allure sur leurs ergots

 

Tourne manège, chante cigale

Pleurniche fourmi, ruse renard

Ne juge pas les gens sur la mine

Société pestiférée ! le lion enquête

« Belle blague, l’âne  condamné ».

La cour poursuit les misérables

Jean de La Fontaine ! il y a longtemps que je t’aime

Dans tes fables, je m’y suis baigné.

 

Papa Hugo romantique, sur la sellette

Grognard de Bonaparte

Hiver d’enfer, Moscou fumant

A l’heure où blanchit la campagne

Chansons des rues, chansons des bois

Léopoldine, Jersey, tables tournantes

Le poète est un riche qui possède

Terre, lune, soleil,

Leur écho dans les bois.

 

 

Bibliothèque de classe : Trésor qu’on effeuillait

Sans famille, Jacquou le croquant, Monte Cristo.

La chèvre de Seguin, La baleine blanche

J’en passe, ma mémoire perd haleine.

Ils sont là, dans le coffre à trésor

Ceux qui naviguent avec nous,

 

Toute la vie.

 

  

Ah peuchère ! ca sent la Provence, garigue, romarin, cigales,

Mistral, autan, zéphyr, clin d’œil à Mireille, au curé de Cucugnan

Mille récits facétieux, galéjades.

Mistral, Roumanille, descendants du grand Homère

Renaissance de la Provence

Dans sa langue, sa terre, son histoire.

« Quand le bon dieu doute qu’il a créé le monde,

Il se rappelle de la Provence. » Pardi

 

Toi, François, dont Verlaine fit son dernier mot

Villon, rebelle, insoumis, vagabond.

Ami des mauvais lieux,  tavernes, et canaille

De rixe en meurtre, de cachot en pendaison

Je vis après toi, et n’ai pas le cœur endurci.

Je rêve à Flora la belle romaine, Héloise,

Aux neiges d’Antan.

 

Paul, Arthur, Charles !  tant d’autres !

 

Maudits.

 

Matins blêmes, alcools, amours innombrables,

Tavernes, lupanar, délire, opprobre des bonnes gens

« Pourtant, là, tout, n’est qu’ordre et beauté »

« Il pleure dans mon cœur, comme il pleut sur la ville »

« On n’est pas sérieux, quand on a dix sept ans ».

Je trinque avec vous dans l’invisible

Un dernier verre d’absinthe, nectar de Chatou.

 

 

Puis, lecture sous le manteau,

Entre mot et image

 

On n’est pas sérieux quand on a 14 ans.

Tintin, sa troupe : Milou, le fox à ses trousses,              

Hadock, grincheux, ses millions de mille sabords

Tryphon Tournesol, le chercheur perdu dans son monde

    Voyage au Tibet, en chine, en Afrique,

En Egypte, et même, jusqu’à  la lune,

 

Et surtout dans la lune

Avant Neil Amstrong.

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5 octobre 2016

Benjamin Pernot

DSC_6073 Benjamin Pernot

L’étranger c’est moi 1

 

Tant que nous restons seuls, avec nos préjugés

Nous vivons la tristesse d’une vie obsolète

Et les belles phrases au coin du feu prononcées

Deviennent caduques, immobiles et muettes

Qui a le droit de m’interdire d’être vivant

Lorsqu’au fond de mon cœur je me sais différent

Etranger à moi-même et étranger aux autres

J’avance dans la vie en faisant le dos rond

Je me cache toujours et j’ai beaucoup de mal

A regarder une vérité qui se perd

Qui nous fait nous enfuir, par la terre et sur mer

Et poursuivre le combat, jusqu’au bout de la nuit

Quand un autre que moi-même, différent comme moi

M’invite un soir d’hiver, à me remettre au pas

A retrouver la vie

A retrouver la foi en ma belle existence que je ne vivais pas

Je ne fais pas ici l’éloge de la différence

Je veux simplement dire

Ce que je suis, ce que je sens

Et que l’on peut s’aimer malgré les apparences

Malgré tout, malgré nous

Nous étrangers au monde, étrangers à la vie.

 

 

L’étranger c’est moi 2

 

Voyage culturel

Aventure offerte

 

A Londres à dix-sept ans

Je voyais la vie comme on voit les beaux jours de l’été attendu

Dans une glaciale atmosphère nostalgique, planaient des airs connus

 

Ziggy, il s’appelle Ziggy, c’est mon seul ami…

Voici les S.O.S, d’un terrien en détresse…

 

Les mots chantés par Céline et Daniel

Me défendaient-ils contre

Ma mélancolie

Mon ennui

Ma peine

Ma naïveté?

 

Tout en écoutant Ziggy et les S.O.S

D’un terrien en détresse

J’errais entre les acteurs, tout de cire couverts

Près de la tour de Londres

Aux abords de Big Ben

Mais c’est sur le grand millenium bridge détruit fictivement par les ombres de la nuit

Que je pleurais

Lieu de la rencontre et des émois éphémère 

 

Qu’il est triste vraiment

De toujours chérir un être

Qui lui ne vous voit plus

 

Partir à l’étranger

Rester ici

 

L’étranger c’est moi 3

 

Espagne

Terre maternelle

 

Pays des premiers émois

Des baisers

Echangés

 

J’étais à l’étranger

L’étranger c’était moi

 

Sur cette plage je sentais

Le vent

La pluie

Sur ma peau

 

Mes sentiments avaient changé,

Emotions exacerbées

 

L’écho océanique, dans l’Elogio del horizonte

Sonnait dans mes tempes

Comme le chant

D’une nouvelle vie

5 octobre 2016

Aurélie Delcros

DSC_6077 Aurelie Delcros

C’est un cheval qui traverse un village

et circule comme un grand crépuscule à travers les rues

 

Gaspard se prénomme

Gaspard se promène

et les forêts ne sont pas loin

avec leur vocabulaire  de combes  de futaies

et la lumière des cimes

invisible

 

Gaspard avance

du pain en poche

et la porte

des auberges dans la main

 

des paroles rares qu’il ouvre

comme les miettes de l’anodin

 

les messages sont sous les voiles

un pelage  un dos

à travers branches

 

le cheval galope

le cheval lumière

existe ou pas

 

Le roman fable

à travers bois

 

Gaspard attend

Gaspard poursuit

les paresseux   les rêveux

immobiles au grand jour

qui guettent les reflets

 

D’une forêt verte l’éclat se lève

Gaspard

saisit l’instant

 

                                               ***

A ces naïves époques attraper un poisson était aussi important que de faire l’amour et roupiller au soleil aussi savoureux que de lire Baudelaire  Joseph Delteil

 

L’homme se penchait autour de lui comme au-dessus d’un garde-manger

Il tenait la vie entre ses mains

parfois elle s’échappait

laissant seulement une empreinte dans l’air

 

Il sentait l’odeur des ruisseaux

comme dans sa propre jarre

et collectait les impressions

du moindre vivant

 

Il était flibustier

patient  pêcheur

 

La cueillette était son domaine

et les signes encore entiers

apparaissaient dans leur dénuement

 

Aucun ne circulait

sans la permission de sa peau

 

Peau gestes mémoire

convoyaient la lumière

 

gouvernail sans barque

il orientait les pas

et la langue lui poussait

franche au bout des doigts

bourgeons blancs 

feuilles en fête

 

Nul ne sait encore

sous quelle figure allait son âme

 

pétrie de quelle pâte

dodue comme chair d’enfant

vibrante et folle

libellule à son ruisseau

 

Il flattait les mains du vent

il guidait les ondes

rousses et bleues

vers leur saison

 

La nature priait à travers lui

comme chantent

les atomes dans les veines

 

                                               ***

Epuisé

 

Il a une veste d’ombre

mais pas de ceinture

 

Sa corde ficèle

les courants d’air

 

Autour de lui

tournent les martinets

 

Chaque pas

recoud l’usure

de son regard

 

Les fatigues sont trop anciennes

pour qu’il les porte

 

Épaules lestées

d’un bagage vide

 

comment franchira-t-il

les derniers kilomètres

sans son âme ?

                                   ***

 

La rumeur s’accroît au porte-voix

ajoute une jambe

à ses histoires

 

pour qu’elles sautent la clôture

des faits

accroissent les mythes

où la forêt se pense

depuis la rupture du frein rationnel

 

Rumeur grandit

en ce pays

du vide laissé

aux survivants

 

tout un pan glisse

en imagination

la forêt avance

 

ses bêtes à multiples queues

ses chiens inconnus

rensauvagés

 

tandis que dans les sarcophages

l’époque d’avant

dort sous l’étain

5 octobre 2016

Comme dans un orchestre - Yvon Le Men

DSC_6075 (Copier)

C’est comme un petit orchestre. De chambre, plutôt, mais de chambre d’échos à d’autres mondes, vers d’autres mondes. Chacun, chacune y allait de sa voix, de ses mots. Des mots qui venaient par à coups ou comme une longue phrase infinie qui avait besoin, besoin, besoin de parler. Certaines se débrouillaient très bien sans moi. J’étais juste une oreille. D’autres  étaient prêts à briser les barreaux de la cage pour risquer une autre mélodie. Nous étions alors, vraiment, dans un atelier, au coude à coude, au corps à corps, prêts, non pas à en découdre, mais à coudre d’autres mots, d’autres phrases, d’autres rythmes, surtout, pour chanter autrement les chants habituels. Nous sommes partis d’un vers : Va à l’étranger comme chez ton ami et chez ton ami comme à l’étranger et puis nous avons creusé. Aller ? Oui, mais avec quoi ? Avec quels mots, quels livres d’enfance ou de jeunesse. Alors sont remontées à la surface les paroles  jamais oubliées.  D’avant le premier livre jusqu'au dernier lu. De ces livres qui font qu’un jour quelques personnes se retrouvent en plein été dans un atelier d’écriture, alors qu’il fait beau dehors, pour pousser  le goût des mots jusqu’a leur parfum.  Nous sommes passés de Proust à L’île au trésor, de Victor  Hugo à Lafontaine en passant par le Coran. Nous avons croisé d’autres langues avec la notre : le polonais, le norvégien, l’arabe …

Chacun faisait attention à l’autre, de la plus âgée au plus jeune, de la plus douée, à la plus fragile. Mais, avec toujours en tête, la magie des mots écrits, puis dits, pour qu’ils résonnent encore mieux, comme dans un orchestre…

5 octobre 2016

Les genoux appuyés contre le monde - Aimée Lévesque

DSC_6069 Aimee Levesque

(poème inspiré du recueil d’Hélène Dorion intitulé Un visage appuyé contre le monde)

 

l’avion appuyé contre le monde

je porte un visage jais

pierres roulées sur toutes

les bosses de mon corps.

 

j’ai dix-huit ans comme on vole

à boire au pacifique :

mouvement du papier

qui sèche dans l’espace

 

j’ouvre deux paupières pliées

poppent upd’un livre

au hasard le noir laque

mon regard d’un trait

 

le hublot tant d’étalage

pour mon front perle

sur ma langue qui n’en peut plus

d’éclats de verre à ressasser

 

corner les pages me rappelle

qui je suis

qui ne s’entend pas

le bruit blanc à pleines mains

 

au bras des autres l’identité

sans relâche il faudra

bien que mes jambes

un jour prennent les plis

 

après l’affaissement des ailes.

je me pose au monde

deux genoux cagneux comme on regarderait

une étrangère.

 

vous regarder

5 octobre 2016

Réveiller Monsieur - Thomas Beddok

DSC_5242 Thomas Beddok

Marche après marche, l’estomac de Julot s’appesantit. Chaque viscère s’enfonce dans son corps comme pour freiner son ascension. Parvenu en haut de l’escalier, il sent son cœur lui battre dans les genoux.

Monsieur n’aime pas qu’on le dérange la nuit.

            Le bout de couloir qui sépare l’escalier et la chambre est d’un noir de suie. Dans sa panique, Julot n’a pas pensé à prendre un flambeau. D’habitude, c’est Josette qui monte chaque soir allumer les chandelles ; lui ne s’est jamais approché aussi près de la chambre de Monsieur.

Trois pas séparent Julot de la porte, mais il s’arrête au premier. Ses jambes semblent vouloir se déliter sous lui. Monsieur n’aime pas qu’on le dérange, et surtout pas la nuit.

            En trois ans de service, Julot a eu l’occasion de voir comment Monsieur réagit aux dérangements. Lorsqu’on le dérange, Monsieur pousse des soupirs à faire s’effondrer les plafonds. Aucun lion ne rugit comme Monsieur soupire. Il crispe sa mâchoire, et crache par le nez de grands jets de colère bouillante. Ses gestes deviennent secs. S’il est à table, ses couverts rayent violemment l’assiette à chaque bouchée. Il ne pose plus, il jette ; il ne touche plus, il cogne. Dans ces moments-là, Julot trouve un prétexte pour desservir la table, ou pour aller chercher le courrier de Monsieur ; il espère être loin lorsque la voix de Monsieur ébranlera les murs, et que les portes claqueront en tonnerre dans toute la maison.

            La sueur coule sur les épaules tremblantes de Julot. À deux pas devant lui, le bouton argenté de la porte imite déjà l’œil incisif de Monsieur. Parfois, quand Julot range la penderie ou époussette les meubles, il sent des picotements à l’arrière du crâne ; alors il déglutit, et redouble d’efforts pour se tenir bien droit. Car ce qu’il a senti, c’est le regard de Monsieur.

Et alors, il se sent comme ces gens de cirque qui nettoient la cage des fauves pendant leur sommeil.

            Julot rassemble son courage et fait un pas de plus. Il fait chaud dans le couloir, mais il a l’impression d’entrer dans une eau glacée. Il sait qu’il aurait déjà dû frapper à la porte ; mais l’idée de parler à Monsieur le paralyse. Pire que le dérangement, Monsieur déteste les maladresses. En trois ans de service, et malgré tous ses efforts, il est arrivé à Julot de faire des bêtises. Chacune d’elle a laissé une plaie brûlante dans sa mémoire. Un habit taché, une lettre importante oubliée dans le secrétaire… À chaque fois, Monsieur a massé ses paupières, et soufflé entre ses dents comme pour expulser toute la frustration du monde. Quand vous faites une bêtise, le visage de Monsieur exprime plus que de la déception. Monsieur n’est pas déçu, car il n’a pas placé d’attente en vous. Monsieur ne devrait pas avoir à placer d’attente en vous. Vous êtes comme le plancher de son salon ou la chaîne de son lustre. Un homme occupé comme Monsieur doit pouvoir marcher dans son salon sans craindre que le plancher s’effondre, ni que le lustre lui tombe dessus. Par votre erreur, vous avez manqué aux lois élémentaires de la physique, comme l’aurait fait le soleil en oubliant de se lever. Maintenant, Monsieur va devoir employer son intelligence supérieure à réparer cette bêtise que vous avez réussi, on ne sait comment, à commettre. Et quand l’ordre des choses sera rétabli, il prendra son bâton.

            Sous le pied de Julot, le parquet noir laisse échapper un cri. Il se fige, le cœur en tambour dans les oreilles. A-t-il réveillé Monsieur ? Mais tout est calme derrière la porte. Il sait que plus il attend, plus la faute devient grave ; mais la peur de la réprimande ajoute à chaque instant un nouveau poids dans ses jambes. Quand il frappera à la porte, dans une seconde – pas tout de suite –, il dira à Monsieur qu’il est venu aussitôt, qu’il a monté quatre à quatre les escaliers pour le prévenir. C’est pour ça qu’il est tout en sueur, et pas parce qu’il fait maintenant très chaud dans le couloir. Mais il faut qu’il lui parle maintenant.

            Julot inspire profondément ; l’air âcre et épais du couloir le prend à la gorge, mais il ne doit surtout pas tousser. Si Monsieur se réveille maintenant, et le trouve immobile devant sa porte, il lui reprochera de n’être pas venu plus tôt. Il le traitera de vaurien, de bailleur aux corbeaux, et le chassera de chez lui. S’il avait frappé tout à l’heure, juste en sortant de l’escalier, il aurait peut-être pu s’en tirer avec seulement le bâton. Mais à présent, il sent bien que son retard a aggravé son cas. Il n’échappera pas à la colère de Monsieur.

            La chaleur retourne l’estomac de Julot. Que dira-t-il à Monsieur ? La veille encore, Josette et lui auraient pu se rejeter la faute l’un sur l’autre ; chacun aurait prétendu qu’il n’y était pour rien, que la faute était déjà commise quand ils en avaient pris connaissance ; tous deux auraient été punis, mais chacun aurait pu entretenir le doute de son innocence. Mais Josette a été chassée le matin même, et la nouvelle bonne irlandaise n’arrivera que le lendemain. Cette nuit, Julot est seul pour moucher les chandelles ; cette nuit, il se présentera à Monsieur comme un coupable.

            Toute la peau de Julot le pique et le brûle. Sur la porte immense de la chambre, il voit son ombre se recroqueviller dans la lueur orangée qui emplit le couloir. Il va réveiller Monsieur, maintenant, mais peut-être a-t-il encore le temps de se trouver une excuse ? Un prétexte que tout le monde, même Monsieur, s’accordera à dire qu’il ne pouvait pas prévoir, que c’est bien normal qu’il ait été surpris et qu’il se soit laissé aller à une maladresse. Il dira qu’on avait sonné à la porte – non, Monsieur s’étonnera de n’avoir rien entendu. Ou qu’un rat, un gros – c’était à Josette de les chasser, lui n’y est pour rien – avait surgi de derrière un meuble, et lui avait mordu la cheville au moment où il éteignait les chandeliers du salon. Ou mieux, que c’était le rat qui avait renversé le chandelier allumé sur le tapis vert, et que c’était sa faute si le feu avait pris jusqu’aux tapisseries, et si lui avait dû courir jusqu’à la chambre pour réveiller Monsieur…

            Sur la porte noire, l’ombre rétrécit de seconde en seconde, écrasée par la lumière dansante du couloir. Julot sent qu’il est trop tard pour frapper à la porte. Cette pensée est comme une caresse qui dénoue tous ses muscles d’un coup. Se laissant tomber sur le parquet rougeoyant, il entend le tapis derrière lui crépiter.

 

Pourvu que monsieur ne se réveille pas…

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